L’influence des rôles symboliques dans les systèmes humains

Par Frédéric Demarquet –

Rappelons tout d’abord qu’un système humain est un ensemble de personnes et de groupes de personnes en interactions les uns avec les autres. Entre ces individus circulent des informations et de l’énergie qui constituent la nourriture même des systèmes et permettent leur équilibre et leur survie par des effets de régulations successives. Chaque élément d’un système influence les autres éléments et est influencé en retour. L’interaction est donc circulaire et on parle alors de boucles interactionnelles.

A ces boucles interactionnelles, s’ajoutent d’autres boucles qui s’exercent de l’individu vers lui-même : les boucles cognitives qui concernent la pensée, les boucles émotionnelles et les boucles physiologiques qui concernent les ressentis (voir billet de blog « Les redondances, indicateurs d’homéostasie d’un système humain »). On nomme redondances les boucles qui tendent à se répéter : une interaction, une pensée, une émotion, un ressenti. Puisqu’il y a répétition, on peut alors supposer que ces redondances constituent la particularité du système, sa norme propre, sa singularité. Certaines de ces redondances sont source de développement, d’épanouissement du système alors que d’autres sont source de difficultés, de souffrance et de blocages.

L’intervenant systémicien va étudier de près ces redondances afin d’opérer des actions chirurgicales permettant à un système humain de se réguler dans le sens souhaité par le système lui-même et donc vers son développement ou la résolution de problèmes divers.

Dans ce billet, je souhaite interroger la place des rôles symboliques dans les comportements humains et par conséquent dans les interactions. Quelles sont les influencent développées par les rôles symboliques sur la personne elle-même et par voie de fait sur le groupe (équipe, famille…) ? Définissons tout d’abord ce qu’est un rôle symbolique. Un symbole est une représentation signifiante de quelque-chose que l’on intègre à sa vision du monde par le biais d’influences externes. Le symbole prend la forme d’un objet, d’un élément qui deviennent la représentation d’un sens particulier qu’on leurs attribue. Ainsi, la terre peut représenter la vie pour certains, mais la mort pour d’autres. Les objets à valeur symbolique sont d’une grande variété en fonction des cultures : éléments de la nature, animaux, chiffres, lettres, couleurs…  Mais également tout objet inventé par l’homme comme représentation d’un symbole. L’accès à la fonction symbolique est une étape importante du développement du jeune être humain et des cultures en général. Par le biais du langage et des représentations, elle permet l’accès à ce qui n’est pas, au non tangible, au non factuel, à l’imaginaire, à la projection vers le futur, le passé, à la socialisation, aux échanges, à la créativité…

Le rôle lui-même peut faire symbole : père, mère, grand frère, chef, enseignant, manager, dirigeant, homme, femme… Le symbole peut alors être externe (le ou les rôles des autres) ou interne (mon ou mes rôles). Ainsi, tel manager peut vivre sa fonction par le biais de son métier, des tâches qui lui sont attribuées, de ses réussites… mais aussi par le prisme de la représentation symbolique qu’il se fait de son rôle de manager, de la position hiérarchique qu’il occupe. De la même manière, une mère de famille peut avoir une représentation plus ou moins précise du rôle symbolique de la mère dans la famille. La représentation symbolique joue un rôle important dans la relation et influence grandement les comportements des individus. S’il est vrai que l’accès à des représentations symboliques s’acquière par des influences externes, il n’en demeure pas moins que chacun peut élaborer une représentation symbolique plus personnelle, davantage singulière. La représentation ainsi construite de ses rôles va jouer une influence majeure sur la manière particulière qu’aura chacun d’entrer en relation dans ses différents rôles. Ainsi, le père de famille qui a une représentation symbolique de type « pater familias », développera des comportements autres que celui qui a une représentation plus maternante de son rôle. Le manager qui développe une représentation symbolique de son rôle vers un mode autocratique aura un comportement bien différent de celui qui oriente sa représentation vers un mode démocratique.

La représentation symbolique du rôle va donc grandement influencer les systèmes humains par les comportements qui en découlent et donc par le biais de l’interaction. Mais elle va aussi influencer les systèmes par la voie de la représentation symbolique que chacun se fait du rôle de l’autre. Ainsi, voit-on fréquemment des collaborateurs qui n’osent guère aborder les dirigeants de l’organisation qui les emploie. En creusant, nous pouvons fréquemment mettre à jour une représentation symbolique du rôle inhibitrice. Certains peuvent aussi développer des représentations symboliques du rôle de la mère sur un mode idéalisé et pourront peut-être rencontrer des difficultés dans leurs relations affectives. Nous pourrions ainsi citer de nombreux exemples.

Bien que les systémiciens ne recherchent pas les causes des problèmes dans le passé, accéder à la représentation symbolique des rôles dans le présent peut permettre, par le biais de recadrages cognitifs, de favoriser les évolutions des individus et des groupes. Il n’existe aucune représentation symbolique qui soit mauvaise en soi, mais uniquement des représentations qui ne sont pas adaptées dans certains contextes. Il convient cependant d’être prudent lorsqu’on tend à influencer vers un changement de représentation symbolique des rôles. En effet, l’équilibre qui se construit autour de ses représentations est important pour chacun et une rupture peut être dommageable. Ainsi, a-t-on pu voir dans des entreprises qui ont cheminé vers la libération, des managers ou des collaborateurs qui n’ont pu supporter l’abandon des représentations symboliques des rôles et qui ont dû quitter l’entreprise après bien des souffrances. On voit aussi fréquemment des mères ou des pères de famille qui souffrent terriblement de devoir abandonner une partie de la représentation symbolique de leurs rôles ou de ceux de leurs enfants lorsque ceux-ci grandissent.

On peut donc avancer que la représentation symbolique des rôles joue une influence majeure sur les systèmes humains par le biais des influences sur les différentes redondances  qui s’opèrent au sein du système, qu’elles soient interactionnelles et comportementales, ou encore cognitives, émotionnelles et physiologiques.

 

Ce billet de blog m’a été inspiré par des échanges avec mon confrère et ami Pierre Ygouf que je remercie pour la richesse et la pertinence de ses propos.

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