Existe-t-il prison plus tentante que la norme?

Avez-vous déjà remarqué que les êtres humains ont une drôle de manie de s’enfermer eux-mêmes dans des situations complexes ? Et croyez bien que je sais très bien être mon propre geôlier ! Nous sommes doués d’un génie incroyable pour nous inventer de nouvelles formes d’enfermements tout au long de notre vie. Parfois, nous arrivons à nous désentraver et à nous échapper vers quelques libertés mais ce n’est pas toujours simple d’y parvenir. Combien de personnes je reçois dans mon cabinet qui souhaitent ardemment faire évoluer leurs situations et qui sont prises dans les filets de la culpabilité, d’engagements dont ils ont oublié les origines, de fidélité à des idées, à des personnes, de loyautés qui ont perdus leur sens et de bien d’autres choses encore.

Parmi les prisons que nous bâtissons pour nous-mêmes et les autres, la norme trouve une place particulière. Notre double besoin de comprendre et de contrôler nous amène à des catégorisations tout azimut dont nous devenons bien souvent les victimes. Nous catégorisons les personnes, les groupes de personnes, les actions, les comportements, les idées, les pensées, les émotions… A cette catégorisation s’ajoute bien souvent le piège du manichéisme, de la binarité : les bons et les mauvais comportements, les gentils et les méchants, les idées à prendre ou à rejeter…

Ainsi, untel est insupportable, il ne changera jamais, unetelle est trop sensible, elle ne s’en sortira pas, les jeunes sont ceci, les étrangers sont cela. Chacun, chacune, chaque idée, chaque comportement sera mis dans une case et nous nous mettons nous-mêmes dans quelques cases, plus ou moins consciemment, plus ou moins influencés par notre parcours et nos rencontres. Et il est bien difficile de sortir de ces cases normatives et d’en sortir les autres. Les barreaux se referment, les barrières s’érigent et les familles ne sont pas exempts de ces difficultés avec leur lot de souffrance, d’incompréhensions, de tensions, de rejets et parfois de ruptures.

 

  • Observons la famille Dubouillon

Imaginons le père, Christophe et le fils, Théo :

– Christophe : « Tes résultats scolaires, ça ne s’arrange pas ! »

– Théo : « Je fais de mon mieux tu sais.

– « Moi, ce que je vois, c’est le résultat, à part en sport, le reste… on ne fait pas sa vie en faisant du sport ! –

– « Et pourquoi pas ?

– « Si tu veux devenir prof de sport, il faut aussi travailler les autres matières. »

– « Et si je veux juste devenir sportif ? »

– « C’est pas un métier ça ! »

– « Ah bon, y’en a pourtant qui y arrive…

– « Oui, mais il faut être très doué. »

– « Et comment tu sais si je suis doué ou pas ? Tu es déjà venu me voir jouer ? »

– « Tu sais bien que je n’ai pas le temps »

– « C’est pour ça que je ne veux pas faire un métier comme toi, pour avoir du temps à consacrer à mes enfants !

– « On reproche toujours plein de choses à ses parents et tes enfants feront pareil, tu verras. »

– « Tu sembles tout savoir de mon avenir et pourtant tu ne sais rien de mon présent, c’est bizarre non ?

– « Bon ben fait ce que tu veux, de toute façon tu as toujours le dernier mot !

– « Peut-être parce que j’ai raison. »

 

Evidemment, dans cette situation, on peut imaginer que Christophe s’inquiète pour son fils. En même temps, il n’emploie peut-être pas les bons moyens pour le lui signifier. On peut observer la manière dont il se laisse piéger par une norme qui lui dicte son attitude. En effet, il existe de nombreuses pistes pour faire carrière dans le sport ou dans le milieu sportif mais il ne peut le voir car il est victime d’une vision normative de la réussite professionnelle. Ainsi, les filières scientifiques restent la norme royale à laquelle se réfèrent de nombreux parents alors même que les statistiques démontrent que d’autres voies ouvrent aujourd’hui davantage d’opportunité d’accès à l’emploi avec un salaire plus que correct. Théo semble résistant et décidé, aussi ne va-t-il peut-être pas se laisser contaminer par la norme que son père lui propose. Encore une fois, cela part d’un très bon sentiment de la part de Christophe qui veut le bien de son fils. C’est curieux comme parfois, en voulant faire le bien à partir de normes, on peut aboutir à bien autre chose, voire à faire du mal…

 

  • Et s’ils souhaitent faire évoluer cette situation ?

Il faudrait que Christophe prenne conscience qu’il est piégé par une norme qui enferme ses possibilités de diversifier ses points de vue. Quand il se réfère à cette norme, c’est un peu comme s’il avait des œillères qui lui laisse un angle de vision si étroit que seule la norme peut lui parvenir. Et faire tomber les œillères n’est pas si simple, ça demande un gros effort qu’il n’est peut-être pas prêt à fournir. Théo pourrait de son côté comprendre l’inquiétude de son père et tenter de le rassurer, mais un jeune ado a-t-il vraiment envie de rassurer son père ? S’il comprenait qu’ainsi, il obtiendrait éventuellement un peu de soutien de sa part face à ses choix, peut-être il trouverait la motivation nécessaire. Mais le résultat n’est pas garanti. S’il fait tous ces efforts pour rien, c’est assez décourageant. Alors, je ne sais pas quel choix ils devraient faire l’un et l’autre car, comme je l’ai déjà exprimé dans d’autres épisodes, je n’ai aucune idée sur ce qui pourrait être le bon fonctionnement relationnel dans une famille. C’est à chaque famille de décider, quoi qu’en disent de nombreuses théories sur ce qu’est l’équilibre familial. Ces théories sont belles et bien des normes. Et elles peuvent fréquemment entraîner de la culpabilité et du désordre pour les pauvres parents qui font de leur mieux mais n’arrivent pas à cadrer avec la théorie.

 

  • Observons la famille Dubouillon

Imaginons la grand-mère maternelle, Brigitte et le grand-père paternel, Gérard :

– Brigitte : « Tu ne trouve pas que Christophe semble triste en ce moment ? »

– Gérard : « Ce doit être sa femme qui travaille trop. Elle n’est jamais là ! Comment un homme peut-il être heureux si sa femme n’est jamais là ?

– « Tout est toujours de la faute de sa femme pour toi ! »

– « Je l’ai toujours dit : chacun doit avoir son rôle dans le couple. Sinon, ça ne marche pas, la preuve !

– « Il travaille beaucoup lui aussi. »

– « Justement, quand il rentre, elle devrait être là et s’occuper de lui. »

– « Quel foutu macho tu fais ! »

– « C’est pour ça que ça a toujours marché entre nous, non ? »

– « C’est surtout parce que je t’ai toujours tout passé, oui ! »

 

Gérard semble à son tour prisonnier de vieilles normes qui ont les reins solides. Il porte ses œillères et voit tout au prisme de la prison rassurante dont il a érigé les murs, sûrement aidé par quelques influences externes. Un couple ne peut fonctionner que si l’homme et la femme jouent le rôle qui leur est dévolu, selon une décision prise il y a fort longtemps, par on ne sait plus qui, validée par moultes théories depuis. Evidemment, vu comme ça, la femme de Christophe ne peut qu’être la fautive et la responsable des maux de leur fils. De là à devenir bouc émissaire des problèmes de toute la famille, il n’y a qu’un pas.

 

  • Et s’ils souhaitent faire évoluer cette situation ?

Ce n’est pas gagné car Gérard, il a toujours vu les choses comme ça. Pour lui, le problème dans les couples qui vont mal, c’est que la femme ne tient pas son rôle d’épouse. Aussi, comment faire tomber une référence normative aussi ancrée depuis des générations ? On voit bien qu’il explique aussi la réussite de son couple par les rôles que chacun a tenus ? Il ne peut le voir autrement, quand bien même sa femme lui répète depuis des années sa vision des choses. Non, la pauvre Brigitte continue d’argumenter mais elle n’a sûrement plus aucun espoir de le libérer de ses entraves. Elle en a pris son parti. Passé un certain âge, on ne change plus, c’est bien connu ! Zut, voilà que je me laisse piéger par une norme ! Ohlala, c’est bien compliqué tout ça. Après tout, autant ne rien changer, ce sera plus simple. Et puis, ils n’ont pas l’air malheureux les grands-parents Dubouillon. Laissons-les faire le chemin qui leur reste selon leurs bonnes vieilles habitudes. Trop de changement au troisième âge, c’est dangereux… Arghh !! La norme qui revient !

 

  • En résumé:

– Les êtres humains, malgré eux, peuvent s’enfermer dans des situations complexes.

La norme crée des enfermements dont il est difficile de se dégager.

– La norme enferme dans des cases, elle catégorise.

– Le norme nous fait voir les situations, les autres et nous-mêmes par un angle de vision très restreint.

– La norme peut entraîner des souffrances et des ruptures au sein des familles.

– Les bons sentiments et le désir d’aider influencé par la norme peut engendrer l’inverse de ce qui est souhaité.

Les théories sur les sciences humaines constituent des normes qui parfois peuvent s’avérer inefficaces, voire contre-productives.

– La norme peut être persévérante et s’inviter malgré nous.

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