Qui de la poule ou de l’œuf ?

Lorsque nous entrons en relation les uns avec les autres, il est plutôt aisé d’observer nos interlocuteurs. En revanche, il est beaucoup plus difficile de s’observer soi-même. Comme nous l’avons vu à l’occasion de l’épisode 3, la communication est circulaire. Ceci implique que lorsqu’on interagit avec une personne et qu’elle nous répond, cette réponse est en partie influencée par notre propre interaction et en partie par le libre arbitre de notre interlocuteur. Cela revient à dire que la réponse nous renseigne à la fois sur l’autre mais aussi sur nous et notre propre comportement relationnel. On parle alors de feed-back. Le feed-back me dit la réaction de l’autre mais me parle aussi de mon comportement si je sais écouter. Mais ce n’est pas aisé de prendre ce recul et de s’observer soi-même dans la relation. Aussi, on imagine souvent que l’autre est la cause des problèmes relationnels que nous vivons avec lui. Et il y a fort à parier que cet autre se dit la même chose de nous.

  • Observons la famille Dubouillon

Imaginons Brigitte et Gérard, les grands-parents paternels qui prennent à témoin l’une de leurs amies :

– Brigitte : « J’en ai vraiment marre, Gérard passe son temps avec ses copains. Entre le bridge, les soirées au bistrot, les soirées foot et j’en passe, il n’est jamais à la maison ! »

– Gérard : « Et moi j’en ai ras le bol que tu sois toujours sur mon dos à râler ! »

– « Si je suis toujours sur ton dos et que je râle, c’est que tu n’es jamais là et que tu ne t’occupes pas de moi ! »

– « Si je ne suis jamais là, c’est parce que tu es toujours sur mon dos et que tu n’arrêtes pas de râler ! »

La pauvre amie doit sûrement se faire toute petite dans son coin ! Et je crois qu’elle n’a pas intérêt à prendre position sous peine de devenir la cible d’un de ces deux-là. On observe aisément dans cette scène, vu de l’extérieur, comment chacun rend l’autre responsable de la situation. Aucun des deux ne voit son propre comportement et donc sa coresponsabilité dans le problème relationnel. On dit alors que chacun ponctue la séquence interactionnelle à partir de la demi-boucle qui vient de l’autre vers soi. Chacun ne voit que la moitié de la séquence et ceci génère deux représentations différentes. Le fautif est forcément l’autre et c’est bien lui qui a commencé !

  • Et s’ils souhaitent faire évoluer cette situation ?

Il est fort probable que cela ne soit pas facile. En effet, prendre suffisamment de hauteur pour s’observer dans la relation et redonner à l’interaction une circularité reconnue est un bien grand chalenge. A l’âge de Brigitte et Gérard, est-ce bien nécessaire de changer quoi que ce soit ? Et puis cela a commencé quelques mois après le mariage, il y a plus de quarante ans. Les habitudes sont bien ancrées et comme chacun sait, il y a un âge où se remettre en question devient plus compliqué… Alors peut-être vaut-il mieux poursuivre le chemin restant selon les bons vieux schémas, en terrain connu ? En fait, je dis ça mais je serais bien en peine de leur donner un conseil. Toute solution est bonne dès lors qu’ils la choisissent. Maintenant, s’ils la subissent davantage qu’ils la choisissent et qu’ils en ont soupé de cette récurrence, il y aurait bien quelques possibilités. Se mettre à la place de l’autre, de ses besoins, de ses motivations à s’agacer pourrait aider. Ou alors, de manière beaucoup plus stratégique, donner un peu à l’autre de ce qu’il attend afin d’obtenir en retour ce qui est souhaité. Vous me direz que c’est un rien manipulatoire mais si chacun s’y retrouve, alors, pourquoi pas ?  Cela mérite réflexion… mais ce sera bien à eux ou à l’un d’eux de décider.

  • Observons la famille Dubouillon

Imaginons maintenant Le père, Christophe et le fils, Théo :

– Christophe : « Théo, il serait temps que tu grandisses et que tu deviennes plus autonome ! »

– Théo : « Et toi, il serait temps que tu me lâches un peu ! »

– « Te lâcher, mais comment veux-tu que je te lâche ! Tu fais n’importe quoi ! »

– « Et moi, tu veux que je fasse quoi pour devenir autonome ? J’vois pas comment c’est possible si tu ne me laisses pas un peu de liberté ! »

– « Je ne demande que ça de te laisser libre ! Mais t’es pas capable de faire les choses convenablement ! »

– « Je me demande comment tu le sais vu que je n’ai aucune possibilité d’agir seul ! »

Oups … vu de l’extérieur, on peut dire qu’ils ont raison tous les deux. Il est bien normal que Christophe s’inquiète si Théo fait n’importe quoi. Après tout, c’est son rôle de père. En même temps, Théo na pas tord, il ne peut pas devenir autonome s’il a toujours la bride sur le cou. Mais qui a commencé dans cette affaire ? Difficile de savoir. Il est possible que Théo ait fait quelques bêtises. Quel adolescent n’en fait pas ? Peut-être aussi Christophe, inquiet de nature, n’arrive pas à accepter que son fils grandisse et qu’il a besoin de faire ses propres expériences, quitte à commettre quelques erreurs. Aussi, il anticipe les problèmes par un contrôle assidu. Ce qui est certain, c’est que chacun ici encore voit l’autre comme le responsable en n’observant que la moitié de la boucle d’interaction qui vient de l’interlocuteur vers soi.  

  • Et s’ils souhaitent faire évoluer cette situation ?

Une solution serait que Christophe accepte que son fils puisse apprendre de ses propres erreurs et donc lui laisse davantage d’initiatives. Une autre serait que Théo rassure son père en lui montrant ce dont il est capable. Idéalement, si les deux font un pas vers l’autre, ça pourrait donner de bons résultats. Mais l’idéal dans la famille, c’est souvent utopique et ça va demander une bonne dose de volonté. On imagine bien comment Théo peut être remonté contre son père. Alors, il préfère sûrement lui mener la vie dure que de le rassurer. Allez demander à un jeune ado de rassurer son daron qui est sur son dos à longueur de temps ! Bon courage ! Je ne suis pas sûr que je m’y aventurerais. Et puis Christophe, il a des raisons d’être inquiet. Après tout, Théo n’a que 14 ans et il n’arrête pas de faire des erreurs. Alors, il faut bien qu’il soit là pour corriger le tir. Non vraiment, c’est à eux de décider mais il leur faudra intégrer l’idée que ce ne sera pas facile. Aussi, peut-être vaut-il mieux continuer ainsi et sûrement que dans 30  ans, rien n’aura bougé et ce n’est pas si grave. Après tout, Christophe vit la même chose avec son père depuis bien longtemps et, bien que ça gâche en partie leur relation, ça ne l’empêche pas de vivre ! Laissons-les donc poursuivre leur route et peut-être qu’un jour …

  • En résumé

– Il est plus facile d’observer ses interlocuteurs que de s’observer soi-même dans la relation.

– La communication étant circulaire, le feed-back nous renseigne sur la réaction de l’autre mais aussi sur notre propre comportement relationnel.

– Ne voir qu’une demi-boucle interactionnelle amène à désigner l’autre comme responsable des problèmes relationnels.

– On parle alors de ponctuation : chacun ponctue l’interaction à partir de la demi-boucle qui vient de l’autre vers soi.

– C’est par conséquent  pour chacun l’autre qui a commencé.

– Pour sortir de ce piège relationnel, il est nécessaire de prendre du recul pour s’observer et reconnaître sa part de responsabilité et d’influence sur le comportement de l’autre.

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