Les parties immergées de la logique interactionnelle ou la logique illogique

Être en relation, interagir les uns avec les autres, quoi de plus naturel pour la grande majorité des êtres humains. Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, l’interaction semble être source de bien des soucis pour beaucoup d’entre nous.

Qui ne connait pas de difficultés dans ses relations familiales, de couple, professionnelles, sociales ou autres ? Qui n’a pas rencontré de tensions avec un voisin, un commerçant ou un client ? Les incompréhensions sont fréquentes, les agacements, les conflits avec leur lot d’émotions qui les accompagnent : colère, tristesse, peurs. Et ce sentiment envahissant qui nous colle à la peau et qui nous dit que rien ne change, que c’est toujours pareil, un éternel recommencement ! Tout ça nous déprime, nous angoisse, nous rend parfois défaitiste. Et c’est bien normal. Quoi de plus ennuyeux et déroutant que ces relations qui virent régulièrement à la Bérézina ! Et quand on analyse ce qui se passe, on en déduit que c’est bien la faute de l’autre. Pourquoi il agit comme ça aussi ? Nous, on voudrait bien que ça change, mais l’autre ne fait aucun effort alors on ne peut pas s’en sortir.

Ainsi, Madame se plaint que son mari ne fait rien à la maison pour l’aider tandis que Monsieur se plaint que sa femme est toujours sur son dos. Madame a compris depuis bien longtemps que c’est un tire-au-flanc et  Monsieur tient pour acquis qu’elle est une emmerdeuse. Tout cela semble bien logique. Pourtant, si on creuse un peu l’histoire, Monsieur se justifie en expliquant qu’il ne fait rien à la maison parce que quoi qu’il fasse, elle n’est jamais satisfaite, alors, à quoi bon se fatiguer ? Qu’il fasse quelque chose ou qu’il ne fasse rien, elle râle. Et Madame renchérit qu’il ne prête jamais attention à ce qu’il fait et que forcément, ce n’est ni fait ni à refaire ! Monsieur poursuit alors et invoque la perfection de Madame qui est inégalable pour les tâches ménagères et Madame contre-attaque en expliquant qu’il a bien fallu qu’elle développe certaines aptitudes pour compenser ses manques. Monsieur lance alors en guise de conclusion et en quittant la pièce qu’il ne sera jamais à la hauteur de ses attentes et qu’il préfère aller retrouver ses amis qui le comprennent. Madame va ainsi pouvoir ruminer pour le reste de la soirée en se demandant pourquoi diable elle a épousé un homme comme lui. Encore une fois, tout ça semble bien logique tant pour Madame que pour Monsieur. Il est clair que c’est la faute de l’autre ! Mais vu de l’extérieur, ça ne semble pas si simple.

Chacun pourra avoir son avis sur la question. Les féministes diront que les hommes exploitent les femmes, les machos diront que les femmes doivent s’occuper de tout à la maison, les plus nuancés diront qu’ils ne savent pas trop. D’autres diront qu’ils n’ont qu’à se débrouiller ! Qui a raison dans toute cette histoire et qui a tort ? Pas facile de répondre… Et c’est peut-être parce que la question n’est pas la bonne et induit l’idée qu’il y a un responsable et une victime. C’est du reste ce que chacun pense dans ce couple : je suis victime et il (elle) est responsable de tout ça ! C’est logique ! C’est en effet une forme de logique, mais qui enferme chacun dans des comportements répétitifs sans issues possible sinon de reproduire à l’infini ces interactions en boucle. Les boucles justement, voilà ce qui peut sortir notre couple d’affaire. En effet, leur logique individuelle semble linéaire : un responsable qui est de plus en plus responsable qui engendre une victime qui est de plus en plus victime. La logique circulaire est souvent moins visible car elle demande à chacun de porter le regard non seulement sur l’action de l’autre mais également sur sa propre action. Ainsi, Monsieur peut commencer à voir en quoi il influence Madame par son propre comportement et Madame peut commencer à observer comment elle influence Monsieur. Madame influence Monsieur qui influence Madame qui influence Monsieur… Le comportement de Madame renforce donc le comportement de Monsieur et vice versa. Il n’y a plus un responsable et une victime mais bien deux personnes qui s’influencent mutuellement en renforçant le comportement de l’autre, créant ainsi des ascensions symétriques continues. Mais encore faut-il que Madame et Monsieur acceptent tous les deux cette nouvelle logique et ce n’est peut-être pas si simple…

Dans le titre de ce billet, j’évoque les logiques illogiques et, dans le cas présent, ce sera une question de point de vue pour chacun des protagonistes. Pourtant, avec un regard extérieur, vous serez sûrement presque tous d’accord pour confirmer qu’on est bien ici dans une logique logique. La circularité, c’est très logique dans l’interaction. Je suis tout-à-fait d’accord avec vous. Cependant, soyons indulgent avec Madame et Monsieur car il est fort difficile d’avoir cette prise de recul lorsqu’on est soi-même pris dans la boucle et les ascensions symétriques qui en résultent.

Je vous propose maintenant d’aller investiguer une logique bien moins logique. Imaginons ce père de famille qui chaque soir lit des histoires à sa petite fille de quatre ans pour l’aider à s’endormir. Il faut avouer que la demoiselle n’aime pas du tout aller se coucher et qu’elle voudrait bien passer la soirée avec ses parents. Aussi, dès que le père lui dit qu’elle doit dormir, elle réclame une autre histoire et le père répond alors immanquablement que c’est terminé et il éteint la lumière, ce qui entraine une crise, des pleurs et des cris. Et chaque soir, le même scénario se répète. Et vous serez sûrement tous d’accord pour dire que le père à raison. Quand c’est l’heure, c’est l’heure ! Pourtant, le pauvre Papa n’en peut plus de gérer ces crises soir après soir. Il aimerait bien que cela cesse. C’est à ce moment que je suis tenté de lui souffler un moyen logique et pourtant bien illogique. Puisque lorsqu’il arrête de lire, la crise commence, alors il faut qu’il continue. Qu’il fasse le contraire ! Je sens déjà le tollé que je déclenche par cette proposition ! Et je comprends bien cela. Ce n’est tellement pas logique. Et puis c’est la porte ouverte sur tous les écarts possibles. Sa fille va en vouloir de plus en plus ! Peut-être pas si le père va plus loin dans cette logique illogique. Je veux dire que s’il lit jusqu’à l’empêcher de dormir, elle va demander grâce et c’est elle qui implorera qu’il arrête. Inversion des rapports mais dans la logique de la petite : « c’est moi qui demande et qui pose la règle ». Sauf qu’elle ne demande plus la même chose, elle demande même le contraire et fait ainsi un autre apprentissage qui sera très aidant pour elle. Et de surcroit, le père évite la crise et il sera surpris de constater que sa fille demandera l’arrêt de la lecture de plus en plus rapidement. Je sens que je viens de heurter vos sensibilités paternelles et maternelles et je le comprends car cette logique est bien illogique et en plus je l’aborde par un sujet sensible.

Je vais néanmoins garder le sujet de l’éducation et oser un autre exemple peut-être plus acceptable. Une Maman emmène son jeune fils de neuf ans à sa compétition de judo. Le petit se bat honorablement mais il perd néanmoins son combat. Lorsque sa mère le retrouve, il est en pleurs et elle tente de le consoler en lui expliquant que ce n’est pas bien grave. Et le petit sanglote de plus belle. La maman est gênée et elle lui dit de se calmer et voilà le petit qui pique une crise ! Il se met à hurler et à pleurer en même temps. Sa mère ne sait plus où se mettre et elle entraîne son fils à l’extérieur en lui disant qu’il se conduit comme un enfant. Et la crise redouble encore. Si elle ne se retenait pas, elle lui filerait bien une fessée ! Le comportement de la mère semble à nouveau bien logique. Elle veut d’abord le consoler puis lui apprendre à se comporter comme un grand. Pourtant, ça ne marche visiblement pas. Je lui suggèrerais bien à nouveau une logique illogique. Mais peut-être pas tant que ça. Lorsque la maman dit à son fils que ce n’est pas si grave, ce n’est pas du tout son point de vue à lui. Pour son fils, c’est très grave ce qui vient de lui arriver. Alors, non seulement il est triste mais il se sent incompris et il redouble de pleurs. Lorsqu’elle lui dit de se calmer, elle lui dit en même temps qu’il n’a pas le comportement adéquat et il pique une crise. C’est un peu comme si la maman, bien involontairement, jette de l’huile sur le feu. Et lorsqu’elle lui dit qu’il se comporte comme un enfant, elle enfonce le clou car tout enfant de neuf ans aspire à se comporter comme un homme. La symétrie est ici alimentée par des implicites puissants et c’est bien à ce niveau immergé des messages que se trouvent le problème et donc la solution. Cette maman serait surprise de la réaction de son fils si elle entrait dans la logique de celui-ci et, par exemple, si elle lui disait : c’est normal que tu pleures, tout le monde est triste de perdre une compétition importante et tu vas sûrement pleurer encore un moment… On pourrait parler d’un virage à 180°, mais pas facile à amorcer toutefois, il faut bien le reconnaître.

Les exemples pourraient être infinis tant dans le cadre familial, que professionnel ou social. Imaginons par exemple ce manager qui fait sans cesse des reproches à son collaborateur car celui-ci ne donne pas satisfaction. Bien sûr il a raison, c’est logique. Pourtant, avec ce collaborateur en question, ça ne marche pas. Rien ne change. Si on regardait de plus près la situation, on pourrait voir que ce collaborateur manque beaucoup de confiance en lui. Aussi, dès que son manager lui fait des reproches, il entend « tu es vraiment nul ! ». Il perd alors un peu plus confiance et quand les reproches redoublent, il fait de plus en plus d’erreurs. Son manager serait alors surpris de constater le résultat s’il commence à valoriser le peu qu’il fait convenablement. Mais c’est encore une logique tellement illogique ! Pourquoi valoriser quelqu’un qui ne fait pas ce qu’on attend de lui ? Vous avez raison, ce n’est pas logique du tout, même si ça donne de bons résultats et mieux vaut peut-être poursuivre ce qui a été fait jusque-là…

Regardons maintenant ce patron qui veut absolument convaincre ses salariés de la pertinence d’une réorganisation des services. Plus il argumente, semaine après semaine et plus les salariés résistent. Pourtant, il prépare avec un consultant spécialisé en communication de crise toutes ses interventions. Il angle ses messages, les construit minutieusement, se fait coacher pour avoir le bon comportement d’orateur mais paf ! A chaque fois il soulève des tollés dans l’assistance. Il n’en peut plus notre patron. Peut-être devrait-il alors cesser ce qui ne marche pas et tenter une autre approche. Car ils sont très inquiets ses collaborateurs, ils perdent le contrôle de leurs habitudes. Il est bien normal qu’ils s’accrochent à leur équilibre passé. Aussi, dès que le patron cherche à les convaincre que ça va être formidable, ils cherchent à le convaincre du contraire et nous voilà encore devant une belle ascension symétrique. Je me demande ce qui se passerait s’il leur disait qu’ils ont peut-être raison, que ça ne va pas être facile … mais c’est tellement illogique pour les convaincre !

Tout ça me fait réfléchir en cette période de campagne électorale : que se passerait-il si l’un de nos candidats cessait de chercher à nous convaincre qu’il va nous apporter la solution idéale à tous nos problèmes et s’il reconnaissait qu’en cette période de grands bouleversements mondiaux, il n’y a aucune super solution possible mais juste quelques aménagements pour mieux traverser cette grande crise qui va sûrement s’installer pour un bout de temps ? Pas très logique pour un candidat à la présidentiel c’est certain. En même temps, ça aurait le mérite d’éviter la tentation que peuvent avoir les citoyens de penser qu’on les prend parfois pour des imbéciles (on se demande bien pourquoi d’ailleurs !) et rien que ce minuscule détail pourrait peut-être faire la différence. Un autre 180° qui apparait comme un mirage dans le désert de la pollution politico-médiatique du moment et qui clôturera ce billet sur les logiques illogiques.

Frédéric Demarquet    

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