Nous prendrait-on pour des souris blanches?

Ou les paradoxes sociétaux générés par une alliance industrio-politico-médiatique

D’habitude, lorsque les spots publicitaires envahissent mon petit écran, j’en profite pour faire une pause technique ou pour zapper sur une autre chaîne. Mais ce soir-là, je fus pris d’une irrésistible envie de grignoter un de ces délicieux petits gâteaux au chocolat. Je m’éclipse donc dans la cuisine et reviens dans le salon au moment précis ou un mannequin squelettique vante le goût inimitable du dit gâteau.

Ma première réaction est de penser qu’elle doit en manger moins souvent que moi et, en même temps, elle fait tellement bien son job que je salive davantage à l’idée de mon imminente dégustation. Je me félicite d’en avoir acheté un paquet la veille et croque la première bouchée, au comble du bonheur. C’est à ce moment précis que le bandeau fait son apparition. Vous savez, le fameux bandeau sur lequel est écrit « faire de l’exercice est bon pour la santé ». Au-dessus, le mannequin famélique qui semble en extase absolue d’en avoir plein la bouche et, en dessous, ce satané bandeau !

Je ne peux alors m’empêcher de penser que je n’ai pas renouvelé mon abonnement à la salle de sport depuis six mois. Je tâte mes poignées d’amour qui se transforment en bouée XXL  et je finis mon gâteau sans même m’en apercevoir. Pire, je vais chercher le paquet et le termine dans un mouvement de désespoir alimenté par une culpabilité croissante.

J’aurais dû acheter deux paquets !

Une demi-heure plus tard, je suis affalé sur mon canapé, nauséeux et focalisé sur mes taux de cholestérol et de glycémie. Je suis sûr que je vais tomber malade et mourir jeune dans un hôpital sordide. J’ai beau tenter de stopper ces pensées, rien n’y fait. Je sens l’angoisse monter et suis maintenant obsédé par ce second paquet que je n’ai pas acheté.

Je finis par me raisonner et décide de me servir un petit verre de vin blanc pour me calmer. Je retourne à la cuisine et reviens siroter mon verre tout en parcourant une revue, histoire de me changer les idées et paf ! Je tombe sur une publicité qui vante les mérites d’une boisson alcoolisée fameuse et là, juste en dessous, toujours ce bandeau impossible qui me clame « à boire avec modération ».

Est-ce que je bois trop ? C’est quoi la modération précisément ? C’est vrai que le soir, j’aime bien me détendre en partageant quelques verres avec les amis. Peut-être je suis alcoolique ? Je me sens de plus en plus mal et je file à nouveau dans la cuisine, me sers un autre verre et je sors mon paquet de cigarettes. Je ne fume plus, sauf quand je bois.

« Fumer tue » me dit le paquet. Je dois donc être suicidaire puisque j’en allume une. Pourtant, j’ai bien l’impression d’aimer la vie ! Je tire nerveusement sur ma cigarette et je vais chercher la bouteille de vin blanc à la cuisine. Je me ressers quelques verres en fumant le paquet et je finis chez l’épicier du coin pour acheter des gâteaux ! Je rentre épuisé et persuadé que je vais mourir d’un cancer dans l’année.

Vous pensez sûrement que je suis excessif et vous avez sans doute raison. Pourtant, je m’interroge sérieusement sur l’impact de ces messages paradoxaux véhiculés par les médias, en accord avec les politiques et les géants de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution sur notre santé mentale. C’est tout de même à vous rendre dingue lorsqu’un premier message vous invite au plaisir de la consommation et qu’un second, en simultané, vous annonce que si vous consommez, vous risquez la maladie et la mort. Et, cerise sur le gâteau, vous creusez le trou de la sécurité sociale, sinon sa tombe.

Imaginez un gamin auquel on offre chaque jour un jouet merveilleux tout en lui annonçant que s’il s’amuse avec, il ira droit en enfer. Il en faudrait moins pour qu’il finisse à l’hôpital psychiatrique, ce qui du reste est un avant goût de l’enfer. Il fut une époque où on aimait bien faire des expériences avec des souris blanches. Je me souviens de celle-ci : on associait à une stimulation sensorielle une récompense alimentaire. Puis, quand la souris avait bien appris, qu’elle savait quand et comment se nourrir grâce à la stimulation, on passait à l’étape suivante. Celle-ci consistait à déclencher un choc électrique dès lors que la souris s’alimentait. Un premier message lui disait donc « c’est l’heure du déjeuner » et un second « ne mange pas ! ». Et vous savez quoi ? Elles devenaient toutes bizarres les souris, elles développaient des comportements étranges, asociaux, violents, de repli… Sans doute perdaient-elles quelque peu la raison. En même temps, était-il bien nécessaire de faire cette expérience pour en arriver à cette conclusion ?

Mais alors il me vient quelque-chose : nous prendrait-on pour des souris blanches ? Il est vrai que nous avons un cerveau plus développé et que nous pouvons user de raison plutôt que de la perdre. Mais est-ce aussi simple que ça ? Sommes-nous si différent ? Dans les années 50, le groupe de Palo Alto avait déjà mis en évidence le piège de ces communications à deux niveaux. Ils les ont nommées double-contrainte et ont démontré que la répétition de ce type d’interactions dans certains contextes pouvait mener à des désordres psychiques certains, voir à la maladie mentale.

Alors je m’interroge tant je vois ces messages se multiplier par le biais médiatique ou politique. Comment est censé réagir le citoyen lorsqu’on lui demande d’être responsable et qu’en même temps, on le traite comme un enfant en faisant de plus en plus ingérence dans sa vie et ses choix ? Que doit penser celui qui écoute les messages de liberté et qui voit son périmètre se restreindre de plus en plus ? Est-ce supportable de s’entendre dire à longueur de temps que l’on devrait être heureux alors que l’environnement devient de plus en plus anxiogène ?

Alors, je pense à ceux qui, comme les souris blanches, perdent un peu de leur raison car la raison ne peut venir à bout de certains dommages. Et je pense au groupe de Palo Alto qui avait tout compris et je me demande si un jour, ils seront entendus par les géants qui tiennent les commandes ? Le jour où la raison collective sera perdue, il n’y aura plus personne pour entendre et comme je suis d’une nature optimiste, je me dis qu’arrivé au point de rupture, la différence attendue engendrera ce petit mouvement contraire comme un signe d’espoir.

Frédéric Demarquet

Articles similaires

tristique Aliquam Praesent porta. at mattis risus.